Dental Tribune Belgium (French)

La prothèse adjointe complète assistée par ordinateur

By Dr Olivier Landwerlin
March 25, 2016

Depuis de nombreuses années, la prothèse complète amovible n'a bénéficié que de peu d'amélioration quant à son protocole, tant auprès des praticiens ou des prothésistes que dans les recherches et développements de la part des fabricants. Ainsi, il semble que nous travaillons depuis plusieurs décennies de façon identiques.

Pour la réalisation d'une prothèse complète amovible, on estime le temps de travail au fauteuil de 2 h 30 à 3 h réparti en 5 étapes cliniques et de 6 à 8 h au laboratoire en 4 phases de travail. Pourtant nous vivons actuellement un changement radical dans la conception et la réalisation des prothèses, qui nous permet désormais de travailler plus vite et plus efficacement, d'une part en concentrant la transmission des données, d'autre part en accélérant l’essayage et la réalisation finale par l'usinage ou le prototypage rapide par impression 3D. Ces étapes devraient permettre de réduire au maximum les « réglages » finaux, souvent chronophage pour le praticien et source d'insatisfaction pour le patient.

La conception et la fabrication assistée par ordinateur (CAO/FAO) s'applique désormais aux prothèses complètes amovibles, à travers différents systèmes que nous allons décrire, avec d'une part un aperçu des possibilités offertes par différents centres de production spécialisés en prothèses complètes CAD/CAM, et d'autre part au travers d'un cas clinique, nous démontrerons comment il est désormais possible de travailler avec un laboratoire équipé, pour la réalisation de prothèses complètes amovibles assistées par ordinateur.

Les acteurs du marché de la prothèse amovible complète par CFAO (Fig. 1)

Plusieurs sociétés présentées à l'IDS 2015, comme AvaDent®, DENTCA, Pala Digital denture System (Heraeus), Baltic Denture System (Merz Dental) proposent la réalisation d'une prothèse complète en 2 ou 3 rendez-vous (Fig. 2). Elles associent la vente du matériel nécessaire à certaines étapes cliniques et la réalisation en centre de production, en gérant toutes les étapes. Des kits « clé en main » comportant au choix porte-empreintes, matériaux d'empreinte, jauges, systèmes de prise et de transfert d'occlusion réglables sont fournis au praticien.

 

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En travaillant avec un centre de production spécialisé en prothèse complète, tout va être fait pour diminuer le nombre d'étapes et transmettre l'intégralité des informations au centre de production. Les empreintes primaires et secondaires se font dans une seule séance (méthode similaire à la « wash technique » utilisée en prothèse conjointe). Les deux porte-empreintes sont solidarisés dans le sens frontal par une vis, qui permet de bloquer et d'enregistrer la dimension verticale d'occlusion. Chez DENTCA et Paladent, les porte-empreintes sont sectionnés dans leur partie postérieure, pour faciliter la réinsertion. Enfin, un silicone est injecté toujours entre les deux porte-empreintes, pour fixer l'enregistrement de la relation centrée (Fig. 3).
Des gabarits à usage esthétique précisent le positionnement souhaité des collets des dents et de leur hauteur, en fonction de la position des lèvres (AvaDent, DENTCA). Une fois qu'il a reçu le travail, le laboratoire procède le scan 3D de l'ensemble (empreintes sur porte-empreintes solidarisés et mordu en silicone) sans coulée. Les étapes de CAO se font sur logiciel propriétaire (Fig. 4).

- L'articulation digitale est automatique. Ces logiciels spécialisés en prothèses complètes amovibles, prennent en compte les différents paramètres transmis par l'intermédiaire de ces kits de transfert.

- La sélection intelligente du positionnement de l'arcade dentaire, en utilisant un algorithme qui se base sur les données provenant de l'analyse du modèle numérique.

- L'alignement automatique des arcades dentaires, basé sur les informations obtenues à partir des kits de transfert de l'occlusion et de la relation centrée.

- La possibilité au cours de la phase de conception, d'adaptations individuelles liées à la position de l'axe de symétrie de la face, du plan d'occlusion ou de la ligne du sourire.

- La possibilité de changer la forme des dents(arrondies, carrées, triangulaires...)

On tient à associer le praticien à la conception du cas, par la visualisation finale de la prothèse modélisée sur logiciel reliée directement au centre de scannage (AvaDent 3D Viewer, BDCreator [Fig. 5]), que l’on peut présenter au patient. Après validation, une maquette de « try-in » (essayage) est réalisée soit par usinage ou par impression 3D en résine semi-transparente (DENTCA), et livrée au cabinet (Fig. 6).

Parallèlement à ces 3 sociétés spécialisées, les fournisseurs de solution de CFAO dentaire comme 3Shape, Sirona, Dental Wings, ont récemment fait évoluer leurs logiciels de CAO et leurs systèmes d'usinage, pour intégrer la réalisation des prothèses complètes. Pour pouvoir usiner la base prothétique, il faut disposer d'une machine 5 axes pouvant usiner des disques en mode « humide » (PMMA) ou à sec (PEEK). L'usinage d'une base en PMMA avec une fraiseuse Sirona nécessite impérativement le logiciel CEREC InLab SW 15 et l'usineuse de laboratoire MCX5. Ces logiciels dont dotés d'articulateurs virtuels. Ils intègrent la possibilité de réaliser un PEI, de réaliser des bases par usinage ou impression 3D.

Pour l'usinage, nous avons plusieurs matériaux à notre disposition : un usinage dans un disque de PMMA (polymethylméthacrylate [Figs. 7 et 8]) ; un usinage d'une armature en PEEK ; une méthode plus complexe associant la résine PMMA pour extrados et le PEEK pour la fausse gencive.

Les dents sont des dents du commerce en résine, mais les logiciels permettent aussi l'usinage individuel par CFAO de chaque dent séparément, dans le bloc de son choix. L'impression 3D de la base en résine, a été présentée récemment par REF-LINE (Fig. 9). EnvisionTEC, fabricant de machines d'impression 3D, propose des solutions pour imprimer non seulement une base de prothèse complète en matériaux propriétaires, mais aussi des dents en matériaux composites (Edent100) collées individuellement dans leurs emplacements correspondants.
Présentation du cas clinique

Une patiente de 60 ans se présente pour refaire sa prothèse maxillaire qui ne lui donne pas entière satisfaction.

Cas clinique, état initial (Fig. 10)

La rétention de la prothèse actuelle et la hauteur de crête suffisante avec peu de perte osseuse ainsi qu'un palais haut, nous rendent optimistes pour la rétention de la future prothèse. En revanche, la patiente est insatisfaite de sa prothèse d'usage sur plusieurs points. Elle a subi déjà deux fractures et une fissure en moins de 5 ans.

Au niveau esthétique elle voudrait combler le diastème inter-incisif créé par des réparations successives et avoir un sourire d'apparence moins uniforme. La patiente souhaiterait un aspect des dents « plus féminin » et une teinte plus claire. Après avoir pris note de ces désidérata, nous décidons de procéder à une analyse esthétique.

Analyse esthétique (Fig. 11)

L'analyse esthétique réalisée à l'aide de plusieurs photos et du logiciel Smile Designer Pro, permet de dégager plusieurs orientations de travail. Nous allons tracer successivement les lignes de références, le plan horizontal correspondant à la ligne bipupillaire, le plan vertical correspondant à la ligne médiane de la face. Nous traçons également la ligne des collets, la courbe du sourire, et les courbes des lèvres supérieures et inférieures.

Avec les critères décrits dans la littérature on va pouvoir établir les proportions et le positionnement idéal du contour des dents du projet prothétique.

La calibration du logiciel permet de quantifier les modifications à effectuer et de les transmettre au prothésiste. Si le plan de symétrie est globalement correct, la courbe du sourire est « plate » et ne correspond pas à un positionnement idéal des bords libres des dents maxillaires. Dans le sens frontal nous conserverons la ligne de symétrie et la ligne des collets. Réintégrer les bords libres des centrales et latérales dans une ligne du sourire optimum, en augmentant en particulier la hauteur des 11 et 21 de 0,6 mm. Dans le sens sagittal, il s’agit de créer un peu plus de soutien de la lèvre supérieure, pour compenser l'affaissement du maxillaire supérieur.

Empreinte optique intrabuccale (Fig. 12)

Afin de faire réaliser le porte-empreinte individuel, nous effectuons une empreinte optique intrabuccale de l'arcade édentée au maxillaire, à l'aide du scanner intra-oral 3D Progress IOS (MHT), qui permet l’acquisition des données volumiques sans poudrage, par la microscopie confocale parallèle associée à la détection par effet Moiré, en lumière laser infrarouge (808 nm). Dans la même séance, nous numérisons l'intégralité de la prothèse de la patiente (Fig. 13).

Éléments numériques initiaux à transmettre

Avec les images numériques de l’analyse esthétique, on transmet par Internet, au format STL, les fichiers suivants :

- L’empreinte numérique maxillaire (Fig. 14).

- Le fichier exporté issu de l’analyse par Smile Designer Pro.

- Le scan 3D de la prothèse actuelle d'usage.

Porte-empreinte individuel réalisé par impression 3D

Au laboratoire, le PEI est modélisé dans le logiciel (Fig. 15), en tenant compte des indices positifs et négatifs et des zones de décharges (qui peuvent être précisées dans le logiciel, par une variation de distance à certains endroits).

L'épaisseur des matériaux, la position, les dimensions de la poignée de préhension, sont paramétrables. Deux méthodes de confections du PEI sont possibles, soit par impression 3D, soit par usinage (Fig. 16).

Empreinte secondaire et empreinte de l’antagoniste, chimico-manuelles

L'empreinte anatomo-fonctionnelle est réalisée par méthode chimico-manuelle, en utilisant les matériaux d'empreintes conventionnels (ici, silicone par addition, [Fig. 17]) ; Function de chez Bisico pour le joint postérieur et périphérique, et Mandisil de chez Bisico pour l'empreinte anatomo-fonctionnelle. Au cours de cette séance une empreinte au silicone de l’antagoniste est également effectuée. Ces empreintes sont envoyées par voie postale.

Méthode d’enregistrement de l’occlusion et transfert des informations au laboratoire

L'analyse des données actuelles du schéma occlusal de la patiente, nous donne deux orientations pour la réalisation prothétique :

- Conserver le plan d’occlusion actuel donné par l'arcade mandibulaire.

- Augmenter la dimension verticale d'un millimètre, pour compenser l'usure des dents et redonner une hauteur esthétique suffisante à l'étage inférieur de la face.

Pour ce faire, nous transmettons au laboratoire la maquette d'occlusion maxillaire en relation centrée réglée et personnalisée en conséquence (Fig. 18).

Le prothésiste intègre ainsi tous les éléments nécessaires à la reconstruction : la position du plan d'occlusion, la situation du bord libre des dents antérieures, la position du milieu interincisif, la position des canines, la position de la lèvre supérieure, la relation intermaxillaire.

Dans le cas de prothèses bimaxillaires, le procédé est identique avec le scan des deux cires en occlusion. Les marques tracées sur les bourrelets apparaissent sur l’empreinte numérique (Fig. 19). Les fonctions liées à la cinématique occlusale sont intégrées dans la fonction d’articulateur virtuel du logiciel, en intégrant les déterminants de l’occlusion sous forme de moyenne statistique.

Placement des dents

La fonction « Model Analysis » sur logiciel 3Shape Denture Design (Fig. 20) permet au logiciel d'engager la proposition automatique du placement des dents (Fig. 21), en cliquant sur des points anatomiques spécifiques sur le modèle virtuel et en lui précisant la position du plan d'occlusion et du plan sagittal médian, à partir des repères apparaissant sur l'empreinte numérique de la maquette en cire.

Usinage

Puisqu’il nous était nécessaire d'associer la pérennité de la restauration prothétique et le confort, nous bénéficions avec le matériau PEEK de plusieurs caractéristiques intéressantes associant résistance, élasticité, biocompatibilité :

- Une bonne résistance à la rupture et à la déformation, tout en permettant l’absorption des contraintes masticatoires (module d'élasticité de 4.1 GPa, limite d'élasticité de 110 MPa et déformation élastique de 4.8 %). L’usinage est possible à de faibles épaisseurs, en conservant pour la plaque une rigidité et une légèreté suffisante.

- Ses propriétés biologiques : il est physiologiquement neutre, sans allergie connue, sans solvant résiduel et respecte l'anatomie du patient. L’usinage par CFAO garantit un état de surface optimal, qui évite toute lésion des muqueuses.

La base est modélisée (Figs. 22 et 23) et usinée avec son logement pour les dents du commerce qui seront encollées. Une maquette en résine, pour essayage avec dents du commerce, est réalisée (Fig. 24) et essayée pour validation de conformité (Fig. 25). Par un ajustage final, on s'assurera de la stabilité de la prothèse, en occlusion statique et dans les mouvements de diduction et propulsion, le jour de la pose (Figs. 26 et 27).

Conclusion

Après la confection d’éléments monolithiques, d'armatures de bridges, de piliers implantaires, de châssis squelettes en prothèse, la prothèse complète amovible est le dernier domaine de l’odontologie à être touchée par les avancées récentes de la CFAO dentaire. La complexité de la modélisation et de l'usinage et/ou de l'impression 3D nous obligent pour l'instant, à déléguer la réalisation à un laboratoire ou à un centre de production. Les centres de production spécialisés (AvaDent, DENTCA, Baltic Denture System...) présentent l'intérêt de systématiser les étapes dans un protocole très encadré, et de former le praticien aux étapes qu'il devra gérer au cabinet. En revanche, ces centres de production étant basés à l'étranger, la communication avec le laboratoire et les délais de livraisons, peuvent être difficiles à gérer.

En intégrant le flux numérique avec son laboratoire, pour la prothèse adjointe complète, les étapes restent globalement similaires, seuls la technique et les matériaux utilisés diffèrent. Il est possible de réaliser une première empreinte intra -buccale pour la réalisation du PEI, mais les impératifs de l’empreinte dynamique secondaire et l'enregistrement de l'occlusion par des maquettes, ne nous dispensent pas encore de passer par des modèles physiques. De plus, le transfert par arc facial, indispensable pour situer avec précision l’arcade supérieure par rapport à l’axe bicondylien et aux plans de références, n’a pas encore d’équivalent électronique qui puisse transférer facilement les informations dans le logiciel par voie numérique.

La prothèse complète assistée par ordinateur apporte en revanche un plus indéniable, tant au niveau de la gestion de l'esthétique que de la qualité des matériaux utilisés, et de la même manière qu'en prothèse fixe par CFAO, on retrouve la même prévisibilité du résultat final, le peu de retouches à effectuer et donc la satisfaction des patients. La modélisation étant gardée en mémoire, il est également possible en cas de perte ou de casse de la prothèse de la refaire à l'identique, et c'est aussi une sécurité pour le patient.

La popularité des techniques d'impression 3D auprès des patients, y compris dans le domaine médical, va également certainement contribuer à valoriser à leurs yeux l'image de la prothèse complète amovible réalisée par CFAO, qui s'éloignera progressivement de l'idée qu'ils s'en faisaient.

Au fur et à mesure de la rapidité de réalisation et de leur prévisibilité, la CFAO appliquée à la prothèse complète, va amener un plus dans la gestion des éventements de grande étendue, notamment en prothèse immédiate ou transitoire, en faisant le lien avec le traitement en prothèse implantaire de grande étendue.

Note de la rédaction : article paru dans le magazine DT Study club, 3/2015

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